Méditation chrétienne du Québec et
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Carême 2023 – Vendredi de la 5e semaine de Carême – 31 mars 2023

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Réflexions quotidiennes du Carême 2023 

Vendredi de la 5e semaine de Carême (31 mars 2023)

Il y a une scène dans Shakespeare qui me donne toujours des nœuds au ventre. Gloucester, un vieil homme aveugle, seul et désespéré, veut se suicider. Edgar, son fils, vient à sa rencontre sans se faire reconnaître. Il conduit son père jusqu'à un endroit plat où il le persuade qu'ils se trouvent au bord d'une haute falaise. Il lui dit : "Quel vertige de regarder si bas !" et lui évoque la sensation vertigineuse exacte de regarder en bas d'une grande hauteur. Gloucester, persuadé d'être au bord d'une falaise, renvoie Edgar et saute. En fait, il ne fait que tomber de sa hauteur. Edgar joue ensuite le rôle d'un autre personnage sur la plage qui le retrouve indemne après sa chute. "Ta vie est un miracle", dit-il à son père qui est alors revenu à l'espoir de la vie et répond : "Désormais, je supporterai l'affliction jusqu'à ce qu'elle crie : ‘assez, assez !’ et qu'elle meure". Il apprenait, après une déception amoureuse, à accepter son angoisse.

Kierkegaard définit l'angoisse - dont aucun être humain n'est exempt - comme un sentiment troublant de liberté devant la "possibilité des possibles". Il s'imagine aussi, d’une manière différente, au bord d'une falaise ou en haut d'un grand bâtiment. En regardant en bas, nous avons la nausée à l'idée de tomber, tout en ressentant une impulsion effrayante de sauter. Nous devons choisir entre des possibilités terribles. Comme Shakespeare, Kierkegaard appelle cela le "vertige" : le "vertige de la liberté".

La naissance et la mort sont étroitement liées et nous effraient tout autant. Le traumatisme de la naissance engendre l'angoisse de la mort. Sous l'emprise de la peur, nous cherchons quelque chose, n'importe où, en quoi espérer, nous mettant souvent plus en danger avec de faux espoirs investis dans de faux messies. Notre vertige et notre sentiment de dislocation deviennent incontrôlables.

L'angoisse est comme une énergie bloquée dans l'inconscient. Pourtant, "il n'y a rien de caché qui ne soit révélé". La libération de l'angoisse ou de la peur implique la métanoïa, l'expansion de la conscience, de la non-conscience de soi à la post-conscience de soi. Cela signifie que l'on passe du contrôle de forces inconnues sur lesquelles nous sommes fixés, ignorant ce qu'elles sont, à un lieu de liberté où l'on a éliminé le blocage de la conscience de soi et où l'on voit ce qui est réel et ce qui ne l'est pas.

Nous ressentons une vague angoisse quand nous sommes incapables d’identifier le réel objet de notre peur. Si elle devient incontrôlable, elle prend le contrôle de notre vie. Nous la voyons s'approcher dans notre esprit comme une marée montante que nous ne pouvons pas faire reculer. Nous ne pouvons ni la vaincre ni lui échapper : nous devons donc l'accepter. C'est un processus qui dure toute la vie. À certains moments, nous pouvons avoir de grandes batailles rangées avec notre angoisse. À d'autres moments, il s'agit de légères escarmouches. Peu à peu, cependant, nous apprenons à l'affronter et à l'accepter, puis à accueillir les énergies libérées et transformées qui affluent en nous. Elles nous donnent la force de vivre avec une liberté et une vitalité inattendues.

Accepter l'anxiété est le travail de la contemplation. En l'acceptant, nous trouvons, au lieu du va-et-vient entre la peur et l'espoir, une paix qui dépasse l'entendement, née d'une simple confiance, d'une confiance pure et simple dans le fondement de notre être.

Nous retrouverons tout cela au cours de la Semaine Sainte. La Passion du Christ nous apprendra à tomber ou même à sauter s'il le faut mais, dans tous les cas, à faire confiance.

Laurence Freeman, o.s.b.

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