« Méditer », une affaire de moine? Sûrement pas!

Luc Ferland osb
Le père Luc Ferland, à gauche avec Fabrice Blée, professeur agrégé à la Faculté de théologie de l'Université St-Paul (Ottawa). Source image: Échos du silence vol. 26 no. 1

Le jeudi 14 décembre, j’arrive à Austin. À l’église du village, je tourne sur le chemin Fisher. Je parcours un peu moins de kilomètres, quand, en face de moi, apparaît un nouveau clocher, celui de l’abbaye Saint-Benoît-du-Lac. Je viens rencontrer un ami, le père Luc Ferland o.s.b., pour discuter de la vie monastique et de la méditation.

Q – Père Ferland, vous êtes natif de quelle région?

De Montréal, j’ai grandi dans Notre-Dame-de-Grâce à partir de mes 6 ans, jusqu’à mon entrée au monastère à 23 ans.

Q – La vie monastique bénédictine, est-ce que c’était prévu, était-ce un rêve de jeunesse ?

Non, j’ai été le premier surpris. En 1972-73, j’ai entrepris un voyage d’un an en Asie. J’ai visité l’Inde, le Sud-est asiatique et je suis passé par l’Europe avant de revenir au pays. Quand j’ai été en Inde, ma première idée était de devenir un moine bouddhiste tibétain ; c’était la première forme de bouddhisme que j’avais connue et elle  m’interpellait. En fin de compte, le choc culturel m’a fait changer d’idée ; ça n’avait pas cliqué.

Après mon voyage, j’ai travaillé pour mon père, pharmacien en gros, mais j’avais encore cette idée de la vie religieuse. À ce moment-là, je ne connaissais pas la vie religieuse chrétienne, j’étais très loin de l’Église. Je pensais retourner en Asie pour explorer davantage le bouddhisme… C’est à cette époque que ma mère m’a demandé
pourquoi aller si loin, pour découvrir une forme de vie religieuse ; le christianisme offrait lui aussi une forme de
vie religieuse !

Q – La méditation aurait-elle précédé la vie monastique ?

J’avais été initié à la méditation dans mes livres et par les personnes que j’avais rencontrées. Je connaissais la méditation hindoue et j’avais entrevu la méditation bouddhiste ; par ailleurs, la vie monastique m’attirait. À mon retour de voyage, mon oncle, qui était un Ami de Saint-Benoit-du-Lac, connaissait le père Mathys. Ils m’ont arrangé une visite, un samedi au mois de juin 1974. Avant de repartir pour la maison, j’avais acheté une Règle et une
Vie de saint Benoît et je les ai étudiées. Entre-temps, mon oncle avait discuté avec le père Mathys pour que je puisse
venir faire un stage de trois mois. En octobre, je suis venu et ne suis plus reparti…

Q – Et si nous reparlions de méditation?

J’avais expérimenté la méditation hindoue, avec un mantra, et lorsque j’ai embrassé la vie religieuse, j’ai connu la prière de Jésus des orthodoxes. Les dix premières années de ma vie monastique, j’ai pratiqué la prière de Jésus, même si ce n’était pas une tradition bénédictine comme telle, car je ne connaissais pas de tradition de méditation « catholique ».

Une chose m’avait frappé en lisant la Règle de saint Benoît, c’est que les moines travaillaient, contrairement aux hindous et aux bouddhistes. Le travail fait partie de la vie des moines bénédictins et ça m’enchantait; j’aimais les études et me suis préparé à la prêtrise. En 1982, 1983, une insatisfaction s’installe, car la vie spirituelle des bénédictins est axée sur l’extérieur, avec les offices. La prière de Jésus, ma méditation de cette époque, est une prière orthodoxe et j’avais de la difficulté à l’intégrer. C’est en 1985 que j’ai lu mon premier livre sur « Centering prayer » la prière de consentement*, du cistercien-trappiste Basil Pennington; ce fut une révélation.

Commentaire de Marc Lacroix

Comme vous pouvez le constater, la méthode utilisée par les pratiquants de cette prière ressemble beaucoup à celle utilisée par John Main. L’approche du père Pennington, c’est-à-dire l’union et la communication avec Dieu dans le silence mental, son approche, c’est exactement ce que je cherchais! Quand j’ai
fini le livre, je méditais deux heures par jour…, en coupant un peu sur les heures de sommeil! Ça avait allumé quelque chose en moi. J’ai pratiqué la prière de consentement douze ans.

Les notions de vrai moi, du faux moi, de l’inconscient et de la décharge de l’inconscient évoquées par les pères Basil Pennington et Thomas Keating me comblaient. Mais après douze ans, je suis tombé malade et c’est à ce moment-là
que j’ai découvert la Méditation chrétienne que je trouvais un peu moins exigeante. La pratique de la prière de consentement exige l’atteinte d’un silence intérieur, ce qui n’est pas toujours facile. La méditation chrétienne insistait sur la répétition du mantra qui aidait à atteindre ce silence…, malgré mes douleurs.

Lorsque je répétais le mantra en ralentissant les voyelles, cela provoquait une forme d’absorption méditative, une partie de la conscience répétait le mantra et une autre partie restait silencieuse…, elle écoutait. En disant « Maaaaaa » le « a » s’étirait, « raaaaaa » le « a » s’étirait encore, forçant l’attention de l’esprit ; ça stabilisait mon psychisme et j’en arrivais à l’état d’absorption, de tranquillité et d’ouverture. J’ai pratiqué la méditation chrétienne pendant six ou sept ans.

Les expériences dans différentes formes de méditation m’ont toujours paru nécessaires ; je n’étais pas comme une abeille qui butine de fleur en fleur. Mon esprit devenait de plus en plus attentif, et je progressais dans l’expérience d’intériorité. En 2005, j’ai découvert Vipassana, qui dirigeait l’attention sur les sensations psychocorporelles. Je m’explique : souvent notre attention est dirigée sur l’extérieur et sur notre mental. Apprendre à nous mettre à l’écoute des sensations de notre corps nous ramène à notre intériorité.

J’ai participé à une retraite de dix jours à Sutton en octobre 2006 pour apprendre la méthode Vipassana du maître
Goenka. Le père abbé m’avait laissé faire ma retraite de dix jours, mais il n’a pas voulu que je retourne à d’autres activités similaires; cependant, le travail était loin d’être terminé. L’expérimentation, c’est la clé de l’intériorité, sinon notre vie spirituelle reste un paquet de notions intellectuelles fumeuses. J’ai travaillé pendant dix ans pour intégrer ce que j’avais appris.

Q – L’intérêt pour la méditation et des traditions autres ça passait bien à l’abbaye, ça ne soulevait pas de difficultés?

Non, il n’y a pas eu de difficulté. J’en reviens à l’intégration, car c’est important. L’Esprit nous a donné des outils; il nous faut les découvrir : La conscience ce n’est pas uniquement le mental. Le mental est une des facultés que nous avons appris à développer, comme la mémoire et l’imagination, mais il y a aussi l’intuition ! C’est le contraire du mental. Si le mental embarque, l’intuition est coupée.

La conscience comprend : sentir par en dedans, intérieurement, ce qui se passe dans le corps (psychocorporel) ; c’est le ressentir, c’est par le corps qu’on peut rester centré ;la sensibilité, les cinq sens en contact avec l’extérieur.

Les morceaux de connaissance, de conscience se sont imbriqués. Avec les expériences que je faisais, je découvrais l’inhabitation divine au centre de mon être, le vrai moi du père Keating ; Dieu, j’apprenais à le laisser agir. Autrefois dans l’ancienne spiritualité chrétienne, on parlait de la présence de Dieu. C’était un discours intellectuel, aujourd’hui ; je sens Dieu en moi.

Mon travail, depuis 33 ans, c’est le travail au réfectoire. Ça reste une tâche machinale, mais avec la méditation, tout se complète et m’aide à ne pas tomber dans la dispersion (les soucis, l’inconscience).

C’est vers 1983-84 que j’ai commencé à travailler au réfectoire. Oui, c’est répétitif et monotone, mais dans le cheminement spirituel, c’est important; un cadre stable facilite le cheminement spirituel, car il y a des périodes difficiles. Comme le père Keating nous l’indique, en méditant nous devenons sujets à des décharges de l’inconscient (voir l’encadré), des souvenirs difficiles, pénibles, des émotions comme de la peur ou de l’anxiété… Ce reflux d’éléments refoulés peut nous perturber pendant plusieurs semaines, nous rendant la vie inconfortable ; il faut cependant les expérimenter en pleine conscience, pas uniquement de façon mentale, ce qui amènerait colère, jugement…, sinon nous les refoulons encore et encore. Il faut laisser passer l’émotion… Ce que Thomas Keating évoque comme « décharge de l’inconscient » est aussi abordé dans le livre Partager le don de la méditation, guide pour les animateurs de groupes de méditation chrétienne, à la page 69

[…] Nous devons affronter ce que nos mécanismes inconscients nous empêchent d’affronter…

Q – Est-ce que la lectio divina a joué un rôle important comme méditation ?

La lectio divina n’a pas eu d’impact. Au monastère, je baigne déjà dans l’office divin; pour un laïc, c’est peut-être un peu différent, car le laïc vit et reste dans le monde. Avant même mon entrée au monastère, j’avais une vision de Dieu très éloignée des mots et des descriptions : « Dieu est mystère, moi aussi je le suis, l’expérience de la méditation est mystère. »

Q – Qu’est ce que le méditant doit éviter?

Le grand piège du mental, c’est de croire qu’on apprend une technique figée : être, la pensée, le paraître, le faire. Il faut découvrir l’être, ne pas le perdre en restant uniquement dans le paraître, le faire ou la pensée… La présence est toujours en relation avec l’être. La méditation ne se limite pas à une méthode ; c’est plutôt un état d’esprit intérieur.

Q – Y a-t-il plusieurs moines qui méditent?

Il y a un autre moine qui médite, mais nous faisons chacun nos affaires séparément. La méditation ne fait pas partie de l’ordinaire du moine ; nous ne nous réunissons pas pour méditer en groupe officiel.

Q – « Méditer » une affaire de moine ? J’ai cru comprendre que ce titre dérangeait, pourquoi?

Non, la méditation n’est pas réservée aux religieux ; c’est LA manière de découvrir l’intériorité pour toutes les personnes qui ont soif d’une vie intérieure.

Q – Autre chose à mentionner?

L’importance de Thomas Merton, un cistercien-trappiste dans l’ouverture de la spiritualité des moines américains; il a vu le manque d’expérience de vie et le trop-plein d’intellectualisme de la vie religieuse de son époque.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire